La Fiancée des étoiles

fiancee des etoiles

Il était assis dans le public, à les regarder voltiger sous ce chapiteau délavé. C’était un dimanche parmi d’autre, dans un lieu à l’écart du temps, à tanguer sur ce petit banc entre nostalgie et déjà-vu, coups de coudes des voisins et quelques sursauts d’émerveillement. Rien ne manquait à l’ambiance, les tapis vétustes autour de la piste, la musique de cirque, les roulements de tambours, les « aaahhh », les « ooohhh », les applaudissements, quelques rires d’enfants. Pourtant, lui, restait immobile et muet à se demander encore, s’il aimait vraiment ce cirque ?

 

Bien sûr comme tout le monde, il éprouvait une fascination pour ce peuple de nomades étranges vêtus de tissus à pois, de vestes en queues de pies, de hauts-de-forme… Il voyait d’un œil amusé les crinières improbables de certains artistes, se nourrissait des légendes des oiseaux sans plumes, mi-gitans, mi truands ; force était de constater que jamais il ne pourrait se contorsionner comme eux, ou bien se hisser aux trapèzes avec pareille aisance mais en fait, cela lui était égal car chacun est doué pour ce qu’il fait !

 

A vrai dire il se sentait usé. Aussi usé que le coup de la malle, le lancé de couteau ou de la tarte à la crème. Clown triste au maquillage défait par l’épreuve du temps, il n’y croyait plus. Il arrivait même à éprouver même de l’empathie pour ce vieux rafiot de chapiteau rafistolé de tous bords car comme lui, il avait l’impression de recommencer éternellement les mêmes besognes. Montage… Démontage… Répétitions… Spectacles… Remballage et… Démontage… puis remontage… et tout ça pour quoi ?

 

« Après tout ça fait plaisir aux gosses », se murmurait-il à l’esprit pour rassurer son égo de quadragénaire névrosé ressentant les vertiges d’une vie qu’il avait subie, beaucoup plus que choisie.

 

Il trouvait la vie très injuste, justement ! Pourquoi lui avait-elle corsée la tâche au point de le périmer avant l’heure ? Pourquoi le sort l’avait-il condamné à l’ennui et aux lendemains sans surprises ? Lui se rêvait pâtissier, le meilleur du Gotha, jamais de la vie à quinze ans, il n’aurait accepté ce costume de comptable de banlieue industrielle qu’il porte maintenant et qui le gratte sous toutes les coutures.

 

« Oui mais parfois, dans la vie, on met les vêtements des autres, on est obligé… » Lui répétait une petite voix que lui seul entendait.

–  Et eux, alors, il porte les vêtements des autres ? Rétorqua avec cynisme le quadragénaire en désignant les Circassiens.

–   Non, dit la petite voix. Eux ils brillent dans la lumière, c’est différent. Ils portent une sorte de « costume d’eux-mêmes », mais en plus beau !

–   Il a l’air bien plus confortable que le mien, leur costume.

–   Peut-être mais ils ne peuvent pas le porter tout le temps et bien souvent, pour quelques minutes de splendeur, dès qu’ils cessent d’être éclairés, ils passent le reste de leur vie dans l’inconfort le plus total. Ce n’est pas mieux !

–   Pourquoi dis-tu cela ?

–   La vie est comme ça, il lui faut un équilibre. Elle n’accepte pas que l’on vive des heures de gloire sans donner une contrepartie, parfois bien lourde. Serais tu prêt à sacrifier ton confort, le tronquer pour une vie précaire, une vie sur les routes faites de mauvais imprévus ?

–   Ils ont l’air heureux pourtant, épanouis.

–   Ne t’y fies pas, bien souvent derrière leur sourire, il est un tombeau d’infortune et de misère.

–  Et pour des gens comme moi, ou comme ceux qui sont assis à côté de moi ? Nous ne vivons aucune gloire, juste la lassitude de nos quotidiens, quelle est la contrepartie ?

–  Tu vivras vieux, crois-moi, tu vivras vieux…

–  Vivre vieux avec autant de spleen, quel est l’intérêt ?

– Au fait je profite de cet instant quelque peu décalé pour te le demander mais… d’où viens-tu petite voix ?

–  Je suis le fruit de ton esprit, un condensé d’autres voix, celles de tes parents, de ta famille, celles de tes professeurs, amis, livres, feuilletons télé, paroles de chanson… Tu n’as qu’à dire que je suis une compilation.

–  Une compilation, tiens donc ? Et si je changeais de disque pour voir ?

Cette idée n’eut pas de réponse. Elle s’échappa dans  les airs puis alla se balancer de liens en liens au milieu des artistes, heureuse d’être… enfin ! Il la regardait batifoler, ne voyait qu’elle dans la poursuite de lumière, lui souriait avec nouveauté, sentant soudain s’alléger le poids de l’enclume qui le clouait à terre.

 

C’est à cet instant qu’elle fit son entrée. Beauté naturelle aux formes généreuses dont chaque geste dispersait une vague de douceur, une onde de sensualité. Elle donnait l’impression de posséder chaque minuscule fraction de ce cirque, chaque poteau, chaque fil, chaque structure, occupant l’espace, évoluant avec éclat dans l’univers qui l’avait enfanté. Elle était une fille de la balle, née sur une piste aux étoiles et voulait regagner son cocon au cœur d’un tissu à la cime de son ciel.

 

Autour d’elle le silence s’imposait en maître, chacun dans l’assistance la regardait bouche bée, du plus jeune au plus adulte, ne voulant rater aucune miette de son sourire. Elle se nappait de tissu, en un giron protecteur, un nid perché dans une alcôve de rêve d’où s’élevait sa voix ronde portée par un chant puissant et profond. «Étoiles, qui vous contemplera si je ne le fais pas ?», tels étaient ses mots.

 

Il y eut un frisson général tandis qu’elle se laissa glisser doucement vers le sol. Une sorte d’envoûtement collectif fit oublier le temps, l’engourdissement provoqué par l’inconfort des bancs, la vie qui courrait dehors… Comme si le chapiteau s’était lentement envolé dans l’espace et dérivait au-delà de tout horizon. L’homme la regardait. Il n’était pas franchement happé par sa grâce mais plutôt par ses yeux. Jamais auparavant il n’avait vu autant de détermination dans un regard, cette sorte d’aplomb qui faisait immédiatement comprendre qu’ici était la place de ce bout de femme et nulle part ailleurs sur terre. Elle était juste belle d’être.

 

Alors, un courant électrique lui parcourut le corps entier et l’idée qu’il avait laissé flotter jusqu’ici s’empressa de vouloir séduire la circassienne. De tous ses vœux il l’appela, lui demandant en un songe charmeur de tourner les yeux vers lui…

 

On a tort de croire que les artistes ne nous voient pas dans le public… Elle le regardait désormais, de toute sa force, le défiait, l’envisageait sous toutes ses coutures. En fait, du haut de son tissu, elle le bouffait littéralement du regard ! Une lionne farouche et affamé n’aurait pas eu tant d’appétit pour une antilope bondissante dans la savane. En quelques secondes d’éternité, le sort tout entier de l’homme fut pris au piège entre ses yeux.  Que pensait-elle de lui ? Était-ce un spectateur parmi d’autre ? Son visage inspirait-il la méfiance, la moquerie ou pire, la pitié ? Son mal être transpirait-il à ce point sur son front ?  Où avait-elle compris qu’en un éclair, il venait de tomber amoureux de celle qui parlait aux étoiles.

La suite ? Personne ne la sait vraiment mais aux dires d’un jongleur fraîchement converti, quand le rideau est tombé à la fin du spectacle, il est allé l’attendre. Peut-être lui a-t ‘il sourit, peut-être lui a-t ‘il dit. Elle-même a dû être surprise, un peu décontenancée mais finalement a souri aussi et…

 

La seule certitude tient dans le fait qu’en ce dimanche soir, entre ces deux étoiles, l’une montante et l’autre éteinte, le monde du cirque assistait à la naissance d’une bien belle histoire.

 

 FIN
Julien Weber

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *