Le vent se lève…

Le vent se lève, sur l’océan infini. Mon père dit que vient la tempête. Les mains autour de moi se serrent, s’agrippent au bois pourri, elles se joignent, elles prient dieu d’être miséricordieux. Mais déjà les yeux des hommes trahissent le courage, car la peur est trop grande.

Ma mère voudrait me serrer contre elle, moi, mes frères et mes sœurs à mes côtés. Si seulement elle pouvait tous nous serrer contre elle… Ses bras n’ont plus la force. Je la vois implorer le ciel, à tous nous demander pardon… Maman, il n’y a pas de pardon au nom de l’espoir, rien qui ne soit plus juste de ta part, que de vouloir nous envoler de toute cette misère.

J’aimerais, bouger, tendre mes jambes, nous sommes tassés comme des fagots, si peu à manger, si peu à boire, avec toute l’eau de la terre sous nos pieds, si salée, si salée. Nous brûlons sous le vent, le soleil, pauvres petits feux de pailles, déjà des cendres. Et le reste du monde s’en fout.

Voilà, c’est ça l’histoire de ma vie. Une vague. Un naufrage. La fin au ventre, j’ai eu si peu de temps pour rêver, un droit inaliénable de crever, noyé sous les frontières des Hommes. J’ai pensé à tous ses petits enfants à l’autre bout de la terre. Moi aussi je voulais qu’on me donne la chance, d’être docteur, joueur de foot, astronaute ou pompier. Je ne leur en veux pas, j’espère pour eux qu’ils sont aimés autant que je l’ai été, que ceux qui les protègent ont pour eux, la volonté furieuse de leur donner la plus belle des vies.

Me voici sur un rivage, échoué. Un photographe. Et le monde s’embrase. Des gens parlent de moi à la télé. Moi je suis mort. Pas le premier. Ni le dernier. Prenez mon corps pour un symbole, celui du ridicule atroce d’une frontière fermée. Celui du ridicule atroce, depuis tant d’années, de vos cœurs blindés.

 

J.W